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Doit-on craindre les investisseurs étrangers?

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Devant le tollé qu’a suscité la présence d’investisseurs chinois dans la MRC, le Reflet s’est penché sur la question et a tenté de dresser un portrait général de la situation en tentant d’éviter les nombreux écueils sur le chemin des conclusions. 

Que se passe-t-il dans le monde avec les terres ?

Depuis le début des années 2000, particulièrement depuis la crise financière de 2008, le comportement des investisseurs a radicalement changé en ce qui concerne les propriétés foncières. Les gestionnaires de portefeuilles ont réalisé l’énorme potentiel économique qu’elles représentent et ont incité leurs clients à investir dans la terre. Les rendements obtenus sont très avantageux si l’on compare avec d’autres ressources, allant jusqu’à 3 ou 4 % par année. La course à la terre est donc lancée. 

Quel modèle agricole ce phénomène encourage-t-il ?

Au Témiscamingue, les gens sont habitués de voir un agriculteur occuper la terre qu’il cultive, étant ainsi un membre important de la communauté. Cette version idyllique pourrait être sur le point de changer si rien n’est fait.

Au Québec, 84 % des terres agricoles sont entre les mains d’exploitants. L’UPA, quant à elle, estime cette proportion à environ 65 %. Ces pourcentages sont nettement supérieurs à ce qui est observé ailleurs dans le monde. Au Canada, c’est moins de 65 %; en France, moins de 30 %; en Belgique et en Allemagne, moins de 40 %. C’est donc dire que, dans ces trois derniers pays, plus de 50 % de la production agricole dépend des décisions de gestionnaires et non plus d’agriculteurs. Et quelle est généralement la motivation des gestionnaires ? Le plus de profits au moindre coût, ce qui encourage les investisseurs à se procurer le plus de terres possible.

Le modèle qui est né de cette tendance est celui où un propriétaire non-exploitant possède des superficies de plusieurs milliers d’hectares dont il peut disposer à sa guise. Si on ajoute à l’équation la mécanisation et l’industrialisation de l’agriculture, la production ne nécessite plus beaucoup de ressources humaines. Dans ce modèle, on ne produit plus pour nourrir, mais pour enrichir. En France, en Allemagne et en Roumanie, ce sont des villages complets qui ont pratiquement disparu, laissant toute la place à une agriculture à grande échelle.

Qui sont les principaux acteurs ?

Il existe entre les pays une panoplie d’accords de libre-échange qui gangrènent le protectionnisme. En Roumanie, le ministre de l’Agriculture a mentionné que, compte tenu de la place du pays dans l’Union européenne, il ne voyait aucune raison d’empêcher un investisseur d’acheter autant de terres qu’il le souhaite.

La Chine, avec 20 % de la population mondiale et seulement 9 % des terres arables, est certes un joueur incontournable. Avec des réserves de plus de 2 000 G $, voilà un pays qui pourrait acquérir un nombre impressionnant de terres pour assurer son indépendance alimentaire. Plusieurs pays d’Asie sont dans la même situation, dont la Corée du sud, qui a acheté des propriétés en Éthiopie, se servant des terres d’un pays pauvre pour nourrir les citoyens d’un pays riche.

D’où vient le danger ?

Transiger une terre ne représente pas le véritable danger, et ce, peu importe l’origine du nouveau propriétaire. Il serait réducteur de penser ainsi. Le réel danger, c’est lorsqu’un seul acheteur s’accapare une grande quantité de terres, qu’il soit étranger ou québécois. Ce faisant, il devient celui qui contrôle la production de surfaces de plus en plus grandes. Au Saguenay-Lac-St-Jean, ce ne sont pas des Chinois qui ont acquis des milliers d’hectares, mais des entreprises d’ici, par exemple Pangea Terres Agricoles SEC, qui a été très active avec des investissements de plus de 26 M $ et des acquisitions de plus de 4 000 hectares. Lorsqu’il y a accaparement des terres, peu importe la nationalité du propriétaire, le même phénomène semble se produire, et ce, aux quatre coins du monde. Dans les pays les plus durement touchés, on va même jusqu’à mentionner que, bientôt, ce sont sans doute les investisseurs qui décideront du contenu de l’assiette.

Les produits du terroirs tendent à disparaître au profit des cultures plus rentables; le nombre d’employés requis pour exploiter la terre est réduit au minimum; les grandes monocultures occupent de vastes espaces avec les problèmes qui accompagnent ce genre de culture; la dévitalisation des villages environnants; la sécurité et l’indépendance alimentaires du pays où se trouvent les terres sont menacées; la cartellisation du monde agricole, où une poignée d’investisseurs possèdent la grande majorité des terres et peuvent ainsi prendre des décisions d’affaires, et non plus agricoles.

Le Québec risque-t-il de subir les volontés d’autres pays ?

Le Québec peut compter sur un droit foncier qui prévient, en partie, le colonialisme agricole que subissent présentement les pays en voie de développement. Parmi ces pays, certains utilisent un droit coutumier, ce qui ouvre la porte à toutes les dérives du libéralisme économique. Les citoyens de par le monde qui critiquent l’OPEP (Organisation des pays exportateur de pétrole) qui agit à toutes fins pratiques comme un cartel légal doivent comprendre que toute concentration de richesses trop grandes entre les mains de trop peu de personnes n’est que très rarement avantageux pour le citoyen, qui subit davantage qu’il ne contrôle.

En Occident, il serait très difficile pour un acheteur d’acquérir les mêmes superficies qu’en Afrique sans la complaisance et la complicité d’un gouvernement. Mais certains croient que les accords de libre-échange (par exemple, le Partenariat transpacifique, l’accord avec la zone Euro pour le fromage) pourraient fragiliser la situation du Canada. Si les propriétés foncières deviennent un bien comme tous les autres, il pourrait être difficile de renverser la tendance. Et la terre, c’est la seule ressource que nous ne produisons plus.

 

Sources : Jean-Philippe MELOCHE, Guy DEBAILLEUL, Acquisition des terres agricoles par des non agriculteurs au Québec : Ampleur, causes et portée du phénomène, CIRANO, Montréal, 2013, 71 p.

UPA, L’accaparement des terres agricoles : quatre raisons d’agir, mars 2015

http://www.arte.tv/fr/planete-a-vendre/3788434.html

http://www.bloguemauricie.ca/2014/04/11/accaparement-ou-speculation/

http://www.ictsd.org/bridges-news/passerelles/news/la-chine-est-elle-un-acteur-majeur-de-l%E2%80%99accaparement-des-terres-en

http://www.lejournaldesherbrooke.ca/actualites/2016/2/9/l_accaparement-des-terres-agricoles-nest-pas-laffaire-des-chinoi.html

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Benjamin Girard

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  • Francis Cyr Barrette

    Bravo Benjamin, très pertinent.

  • Marco Robert

    Avec la baisse des barrières tarifaires à la grandeur de la planète, il est de plus en plus facile pour des gens de pays complètement déconnectés géographiquement de faire des affaires ensemble. J’en suis le plus bel exemple. Depuis ma résidence en Californie j’exporte mes services en Europe, Asie, Afrique, Océanie et partout aux USA et au Canada.

    L’article de Benjamin met l’emphase sur un grand enjeu pour les gens du Témiscamingue.

    Je pense que la solution nous saute aux yeux. C’est pour les gens de la place de se regrouper et de former un fond d’investissement pour investir dans les terres locales et ensuite les exploiter pour ensuite revendre les produits sur les marchés étrangers.

    Pourquoi attendre que des chinois ou des européens s’unissent chez eux, qu’ils mettent en place un fond d’investissement et qu’ils viennent acheter nos terres? Pourquoi ne pas le faire nous même? Une espèce de Fond de Solidarité du Témiscamingue.

    Certaines des terres du Témiscamingue n’ont jamais reçu d’engrais chimiques! Dans un monde où les produits biologiques sont de plus en plus prisés, et où la valeur des terres agricoles monte en flèche; quelle opportunité extraordinaire pour les gens du compté de faire des affaires en or!

    La question qui se pose, c’est celle-ci:

    Est-ce que le Témiscamingue a le leadership nécessaire pour mettre en place et gérer un tel fond d’investissement?

    Moi je crois que oui.

    Marco Robert
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