Actualités

Un livre dont l’horreur donne envie de détourner le regard, mais dont la réalité se doit d’être divulguée

0 190

Le Diable de la Côte-Nord, une enquête journalistique de David Prince et Magalie Lapointe, dévoile 40 années d’abus infligés à des Innus par le père oblat Alexis Joveneau. Les faits saillants de cette enquête noircissent 227 pages d’un livre publié cet automne aux Éditions du Journal.

David Prince a présenté Le Diable de la Côte-Nord lors d’une conférence à la bibliothèque municipale La Bouquine de Ville-Marie le 8 décembre devant un auditoire d’une dizaine de personnes.

Ces personnes ont pu apprendre comment des enfants, des femmes, des jeunes hommes ont été abusés; des communautés arrachées à leurs racines; des familles privées d’une partie de leurs revenus gouvernementaux par un religieux qui détenait toutes les rênes de leurs destinées entre ses deux seules mains.

D’entrée de jeu, par contre, David Prince avait fait une mise en garde. « Ce livre n’est pas un ouvrage contre la religion ni contre les Oblats, a-t-il précisé. Il relate les abus qu’a exercés Alexis Joveneau. Des documents prouvent d’ailleurs qu’il a même abusé les Oblats, en les fraudant. »

Près de 40 ans d’abus

Imaginez un instant, deux communautés isolées de la Basse-Côte-Nord, situées à 700 kilomètres de Sept-Îles, Pakuashipi se trouvant 300 kilomètres à l’est de Unamen Shipu. Un prêtre qui parle innu est débarqué chez eux en 1953, il leur a enseigné la voie à suivre pour aller au paradis. Eux l’ont accueilli à bras ouverts tel un dieu descendu du ciel pour les sauver, plusieurs l’ont même surnommé Jésus.

Cet homme, membre d’une des grandes familles de Belgique, avait un sens aigu des relations publiques. Il a contribué à la connaissance des Innus dans des documentaires, dans des écrits conservés aux Archives nationales. Il était considéré comme une sommité.

Dans l’intimité de son presbytère

Toutefois, au cœur de l’isolement de ces communautés, son œuvre prenait un tout autre visage. Les enfants devaient s’asseoir directement sur ses genoux pour être confessés, alors qu’il pratiquait des attouchements sur leurs petits corps. Il arrivait qu’il donne une amende à une famille dont l’enfant s’était désisté de sa confession hebdomadaire. Il avait aménagé un  petit salon au sous-sol de son presbytère : le salon des abus tel qu’il a été décrit. Chocolats, bonbons, gâteries, cigarettes et alcool s’y trouvaient à profusion, selon l’âge de la personne abusée.

« Le père Joveneau, après avoir sédentarisé les membres de la communauté Unamen Shipu, souhaitait exercer un contrôle aussi total sur la vie de ceux de Pakuashipi, qui étaient toujours semi-nomades, a relaté David Prince. Pour ce faire, il est même allé jusqu’à organiser des mariages forcés entre les membres de ces deux communautés afin de les inciter à déménager à Unamen Shipu. »

Au moins 23 des 80 membres de Pakuashipi avaient ainsi été déracinés. Plusieurs d’entre eux se sont enfuis à pied en plein hiver pour réintégrer leur territoire natal. Malgré l’interdiction de leur porter secours édictée par le prêtre aux intervenants des villages qui se trouvaient sur leur route, des citoyens bienveillants les ont nourris, les ont aidés à soigner leurs engelures.

Deux ans d’enquête

La conférence de David Prince avait ceci de particulier qu’il relatait des passages horrifiants de la vie de ces communautés avec une précision chirurgicale. Précision découlant de vérifications et contre vérifications de documents d’archives et auprès des protagonistes dont la vie et la foi ont été hachurées à grands traits sombres par un homme dont la soif de pouvoir était insatiable.

« C’est dans le cadre de la commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues que le témoignage d’une victime d’Alexis Joveneau a été entendu pour la première fois, a indiqué David Prince. Notre propre enquête a par la suite duré deux ans. Nous avons même failli renoncer, tant il était laborieux de rejoindre les gens pour corroborer les faits. Finalement, c’est la nièce du père oblat, Marie-Christine Joveneau, elle-même abusée lors d’un séjour de neuf mois à Unamen Shipu, qui nous a permis de relancer l’enquête. »

Celle-ci détenait des lettres d’amour dont l’écriture de son oncle avait été authentifiée par une graphologue. Des allusions aux gestes mutuellement posés le soir venu pour faciliter le sommeil y étaient relatées.

À la suite de son passage à la Bouquine, David Prince s’est rendu à la résidence Marguerite-d’Youville où il a donné sa 8e conférence depuis le lancement du livre. Jusqu’à maintenant, il s’est rendu dans des librairies, bibliothèques, écoles et dans des résidences pour personnes âgées.

« Nous ne pouvons réécrire le passé, a-t-il constaté. Mais nous pouvons être solidaires avec ces victimes qui ont été abusées et privées de leur mode de vie ancestral. »

Les premiers reportages de la coauteure, Magalie Lapointe, avaient été publiés dans le Journal de Montréal au printemps 2018. Une action collective a été déposée par des victimes à l’été 2019.