Un siècle à garder l’école près des familles

29 août 2026

par : Ange Major | amajor@journallereflet.com

photo : BAnQ

« Dès mon arrivée, vers huit heures du matin, le froid nous saisit. » Lorsque Lucette Gaudet Ferron entrait dans son école de rang à Béarn, la classe avait parfois à peine commencé à se réchauffer. Un élève habitant tout près venait allumer le poêle avant son arrivée. L’ancienne maîtresse d’école, dont les souvenirs ont été repris par la Société d’histoire du Témiscamingue, racontait ainsi une réalité aujourd’hui disparue : celle d’une petite école installée près des familles, au cœur du rang.

Un siècle plus tard, les enfants ne se rendent plus dans ces classes rurales. Ils montent plutôt dans des autobus qui sillonnent un territoire de plus de 19 000 kilomètres carrés.

Entre ces deux images, l’éducation au Témiscamingue a changé de visage à plusieurs reprises. Les écoles de rang ont fermé, les communautés religieuses ont quitté les classes, les élèves ont été regroupés et la région s’est battue pour reprendre le contrôle de son réseau scolaire. Pourtant, un même défi a traversé les générations : garder l’école suffisamment près des familles.

Quand l’école suivait la population

Au début du XXe siècle, alors que les villages et les rangs se développaient, de petites écoles permettaient aux enfants d’étudier près de chez eux. Une enseignante pouvait y recevoir, dans une même pièce, des élèves d’âges et de niveaux différents.

L’école reflétait alors les valeurs de son époque. Les garçons pouvaient être préparés au travail agricole, tandis que l’enseignement destiné aux filles était fortement axé vers la vie domestique. Les communautés religieuses occupaient également une place importante dans les classes de plusieurs paroisses du Témiscamingue. Ce modèle allait toutefois être bouleversé à partir des années 1960.

Des écoles regroupées, des décisions éloignées

La réforme scolaire québécoise a entraîné une réorganisation importante du réseau. Les petites structures ont progressivement laissé place à des établissements regroupant davantage d’élèves. Le secondaire et l’éducation des adultes du Témiscamingue ont aussi été confiés à une organisation régionale liée à Rouyn-Noranda.

Pour plusieurs Témiscamiens, la distance ne se mesurait alors plus seulement en kilomètres. Elle séparait aussi la région de ceux qui prenaient les décisions. Rémi Barrette, interrogé en 1990 par l’historien Marc Riopel, se souvenait notamment que certains élèves de cinquième secondaire devaient poursuivre leurs études à Rouyn. Il décrivait un sentiment de devoir « ne ramasser toujours que les miettes ».

La Commission scolaire du Lac-Témiscamingue a été créée en 1970 pour administrer l’enseignement primaire. Rapidement, le milieu a réclamé davantage. En juin 1972, 97 % des participants à un référendum ont appuyé le rapatriement du secondaire et de l’éducation des adultes. Quelques mois plus tard, la revendication est devenue beaucoup plus concrète.

Au début de 1973, le sous-ministre de l’Éducation et des fonctionnaires se sont rendus à Ville-Marie pour expliquer le refus du gouvernement. Plus de 1 000 parents les attendaient dans le sous-sol de l’église. Selon les recherches de Marc Riopel, la tension était telle que certains auraient même envisagé de retenir les représentants jusqu’à l’obtention d’une réponse favorable.

La bataille s’est finalement conclue le 1er juillet 1975. La Commission scolaire du Lac-Témiscamingue a alors pris en charge le primaire, le secondaire et l’éducation des adultes. Mais obtenir le contrôle du réseau ne réglait pas tous les problèmes.

La distance demeure

En 1984, devant une commission parlementaire à Québec, Jacquelin Bergeron, de la Commission scolaire du Lac-Témiscamingue, a résumé en quelques mots la réalité avec laquelle le territoire devait composer. En parlant d’un enfant de sept ans de Belleterre qui avait besoin de services particuliers, il a lancé : « On ne va pas le regrouper à Ville-Marie, 55 milles plus loin, tous les matins. »

Plus de 40 ans après cette intervention, la géographie continue de dicter une partie de l’organisation scolaire. En 2024-2025, le Centre de services scolaire du Lac-Témiscamingue desservait 1 863 jeunes dans 17 bâtiments répartis sur 19 244 kilomètres carrés. Entre les établissements de Témiscaming et de Nédélec, 139 kilomètres séparent les deux extrémités du réseau.

Pour rejoindre leur école, 1 565 élèves utilisaient le transport scolaire. Au total, 181 parcours étaient nécessaires chaque jour de classe. Le fonctionnement n’a plus rien à voir avec celui qu’a connu Lucette Gaudet Ferron lorsqu’elle poussait la porte de sa petite école froide de Béarn.

Autrefois, l’école suivait les familles jusque dans les rangs. Avec les regroupements, ce sont davantage les élèves qui ont dû parcourir le territoire pour rejoindre leur classe. Les bâtiments, les méthodes et les institutions ont changé. La question qui accompagne l’éducation au Témiscamingue depuis ses débuts, elle, est demeurée : comment rendre l’école accessible sans l’éloigner de ses élèves ?

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