Le Témiscamingue face au mur tarifaire

31 août 2026

par : Ange Major | amajor@journallereflet.com

photo : Ange Major - Le Reflet

Au Témiscamingue, les tarifs américains ne menacent pas seulement les entreprises qui expédient leurs produits de l’autre côté de la frontière. Dans une économie où les usines, les fournisseurs, les transporteurs et les commerces dépendent les uns des autres, le ralentissement d’un seul maillon peut entraîner toute une région avec lui.

Le premier choc est déjà visible. RYAM a annoncé un arrêt économique temporaire de ses activités à Témiscaming à compter du 15 septembre, pour une durée indéterminée. Au total, 425 emplois sont en jeu. Derrière chacun d’eux se trouvent des familles, mais aussi des fournisseurs, des sous-traitants et des commerces qui pourraient à leur tour ressentir les conséquences de cet arrêt.

Cette annonce a donné un visage concret à une menace qui, jusque-là, demeurait difficile à mesurer. Les nouveaux tarifs américains de 50 % sont entrés en vigueur le 22 août sur de nombreux produits. Quelques jours plus tard, le Témiscamingue tente encore de comprendre jusqu’où leurs répercussions pourraient se rendre. Car la frontière entre une entreprise directement touchée et une autre qui ne le serait pas est beaucoup moins nette qu’elle en a l’air. « Au Témiscamingue, on a surtout de petites entreprises, alors l’impact des tarifs ne se mesure pas seulement en regardant celles qui exportent directement aux États-Unis », explique Nadia Bellehumeur, directrice générale de la Société de développement du Témiscamingue.

Une entreprise peut être atteinte parce qu’elle fournit un exportateur, parce que ses coûts augmentent ou parce qu’un client reporte une commande. Le ralentissement peut ensuite se transmettre d’un secteur à l’autre. « Ce qui nous préoccupe surtout, c’est l’effet domino que ça peut créer. Quand une entreprise ralentit, ça finit souvent par se faire sentir chez ses fournisseurs, ses sous-traitants et dans l’économie locale. »

Chez LVL Global, à Ville-Marie, l’exposition est directe. Les produits de bois en placage stratifié fabriqués par l’entreprise sont visés par le tarif de 50 %, alors que 60 % de ses ventes sont destinées aux États-Unis. Aucun client américain n’a encore retardé, réduit ou renégocié une commande. Une partie du tarif est absorbée par les acheteurs, mais LVL Global en assume la majeure partie. L’entreprise doit ainsi encaisser le choc pour maintenir ses activités dans un marché devenu beaucoup plus coûteux.

Les conséquences pourraient dépasser les ventes immédiates. Selon son directeur général, Étienne Ricard, l’incertitude économique risque de ralentir les mises en chantier résidentielles en Amérique du Nord. Une diminution de la construction entraînerait une baisse de la demande pour les produits de LVL Global, puis une réduction de la production et des besoins de main-d’œuvre.

Les investissements prévus à Ville-Marie seraient également retardés. À cette pression s’ajoute l’avenir incertain d’autres usines forestières de la région, dont dépendent en partie les approvisionnements en bois de l’entreprise.

À Angliers, Équipements Cardinal illustre une autre facette du problème. L’entreprise importe davantage des États-Unis qu’elle n’y exporte, tandis que la majorité de ses ventes à l’étranger est dirigée vers l’Europe. Elle ne peut donc pas encore déterminer précisément comment les tarifs l’atteindront.

Ses clients, eux, se montrent déjà plus prudents. Plusieurs transforment du bois destiné à la fabrication de planchers et de meubles, des produits souvent vendus à l’extérieur du pays ou considérés comme des achats moins essentiels. Devant l’incertitude, certains ne sont plus en mode investissement.

La guerre commerciale peut ainsi atteindre Équipements Cardinal sans viser directement ses principales exportations. Il suffit que ses clients achètent moins d’équipement ou reportent un projet pour que le ralentissement remonte jusqu’à l’entreprise témiscamienne.

Ces situations montrent pourquoi il demeure impossible de chiffrer précisément le nombre d’entreprises touchées. La Chambre de commerce Témis-Accord n’a encore reçu aucune donnée suffisamment détaillée de ses membres pour brosser un portrait régional. Aucune entreprise membre ne lui a non plus rapporté directement de commande annulée, retardée ou renégociée.

Cette absence de signalements ne permet toutefois pas de conclure que les effets sont limités. Les répercussions peuvent apparaître progressivement chez les fournisseurs, les sous-traitants, les transporteurs, les entreprises de services et, éventuellement, dans les commerces locaux.

Les chambres de commerce de l’Abitibi-Témiscamingue ont donc commencé à recueillir de l’information auprès des entreprises. Elles souhaitent connaître les produits qui devraient être visés ou épargnés par d’éventuelles contre-mesures canadiennes, afin d’éviter d’alourdir davantage les coûts des entreprises régionales.

Pendant que ce portrait se précise, deux programmes québécois peuvent offrir du financement aux entreprises touchées. FORCE s’adresse principalement aux entreprises manufacturières et du secteur primaire dont le chiffre d’affaires atteint au moins 2 M$. Il prévoit notamment une première année sans intérêt et un moratoire pouvant atteindre 24 mois sur le remboursement du capital.

Le Programme d’aide d’urgence aux petites et moyennes entreprises, le PAUPME, vise plutôt celles dont le chiffre d’affaires se situe entre 1 M$ et 2 M$. Il peut offrir un prêt allant jusqu’à 150 000 $, à un taux de 0 %, accompagné d’un moratoire de 12 mois sur le remboursement du capital.

Ces mesures laissent toutefois de côté les entreprises dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1 M$. Elles peuvent pourtant subir la hausse de leurs coûts, perdre un contrat ou voir un client reporter ses investissements. « Il faudra demeurer particulièrement attentifs aux plus petites entreprises qui pourraient subir indirectement les conséquences de cette situation sans nécessairement répondre aux critères des programmes d’urgence », prévient Témis-Accord.

Même lorsqu’une entreprise est admissible, l’aide offerte demeure principalement un prêt. Dans un contexte où personne ne sait combien de temps les tarifs resteront en vigueur, s’endetter davantage peut représenter un risque difficile à accepter.

Le Témiscamingue se retrouve ainsi devant une crise dont les premiers effets sont visibles, mais dont l’étendue demeure inconnue. À Témiscaming, l’arrêt annoncé de RYAM menace directement 425 emplois. À Ville-Marie, LVL Global absorbe une partie importante des tarifs. À Angliers, Équipements Cardinal voit ses clients retenir leurs investissements. Pris séparément, ces exemples racontent des réalités différentes. Ensemble, ils révèlent une même fragilité : dans une petite économie régionale, aucune entreprise ne ralentit seule.

Articles suggérés