L’héritage d’un pionnier qui a rassemblé une communauté
Par : Joanie Dion | jdion@journallecitoyen.com
Trente ans après avoir ouvert les portes de la Station D, Denis Lord s’apprête à recevoir un hommage qui, pour lui, dépasse largement les souvenirs d’un ancien bar. Dans le cadre des célébrations de 100 ans de diversité à Rouyn-Noranda et des 30 ans de la Station D, son parcours de pionnier de la communauté LGBTQ+ en région sera souligné les 25 et 26 septembre à la scène Paramount.
Lorsqu’il a appris qu’un hommage lui serait consacré, Denis Lord avoue avoir été « saisi ». Lui qui a longtemps eu de la difficulté à accepter les honneurs considère aujourd’hui cette reconnaissance avec davantage de recul.
« Aujourd’hui, je l’accepte en me disant : “OK, oui, je l’ai fait ce travail-là” », affirme-t-il.
L’idée de cet hommage est venue des sœurs Rachel et Danielle Roy, de la scène Paramount, qui souhaitaient inscrire la diversité dans les célébrations du centenaire de Rouyn-Noranda. Pour Denis Lord, que l’histoire de la Station D trouve sa place dans cette grande histoire collective revêt une importance particulière.
Car la Station D n’était pas simplement un endroit où sortir. Pour celui qui l’a fondée, c’était avant tout une famille.
Pendant ses années d’existence, le bar est devenu un lieu où les personnes de la diversité sexuelle et de genre pouvaient se retrouver, se divertir et surtout être elles-mêmes. Karaoké, jeux, hockey, soirées thématiques et rassemblements ont contribué à créer des liens qui encore aujourd’hui, demeurent.
« Ce n’était pas un bar, c’était une famille », insiste Denis Lord.

Denis Lord (Photo gracieuseté)
Parmi les souvenirs qui l’émeuvent le plus, il y a ces parents et grands-parents qui franchissaient à leur tour les portes de la Station D, parfois pour la première fois, accompagnés d’un proche. Certains venaient jouer au 500 ou chanter au karaoké. D’autres venaient simplement comprendre et accepter.
Et il y a les témoignages parfois bouleversants de personnes qui lui ont attribué une place déterminante dans leur parcours. L’un de ses anciens clients lui a récemment écrit : « Sans toi, Denis, et la Station D, je ne serais plus de ce monde. »
De tels mots ont longtemps été difficiles à recevoir pour Denis Lord. Il ne voulait pas se voir comme un « sauveur ». À ses yeux, ouvrir la Station D allait de soi : il était lui-même homosexuel et avait toujours voulu prendre sa place à Rouyn-Noranda, malgré l’intimidation qu’il avait vécue plus jeune.
Avec le temps, toutefois, il a appris à reconnaître l’impact de son geste.
Sans la Station D, croit-il, certaines personnes auraient peut-être quitté la région, vécu dans l’isolement ou n’auraient jamais trouvé la communauté dont elles avaient besoin. Pour lui, le plus grand héritage du bar réside précisément dans ces liens humains qui ont survécu à sa fermeture.
L’histoire de la Station D regorge d’ailleurs de ces destins qui se sont croisés. Denis Lord raconte notamment celle de l’un de ses DJ, homosexuel, qui a rencontré au bar une serveuse hétérosexuelle devenue une amie proche. Celle-ci a éventuellement accepté de porter son enfant. Aujourd’hui âgé de 18 ans, le fils sera présent aux retrouvailles de la Station D.
Pour Denis Lord, ces histoires démontrent que la portée du lieu allait bien au-delà de la fête. Il s’agissait de créer des possibilités, des rencontres et un sentiment d’appartenance — en région, là où l’exode vers les grands centres pouvait sembler être la seule avenue pour plusieurs.
C’est cet héritage qui sera célébré au Paramount les 25 et 26 septembre. Le vendredi, la soirée d’ouverture sera animée par Isabelle Harvey et comprendra notamment une prestation de Katy Vachon, de la musique de DJ Lyne Rioux, un cocktail, des bouchées et l’hommage à Denis Lord. Le samedi sera consacré aux 30 ans de la Station D, avec photos souvenirs, anecdotes, retrouvailles, et le retour de plusieurs figures associées à l’établissement.
Pour Denis Lord, toutefois, ces soirées ne sont pas uniquement tournées vers le passé. Elles portent aussi un message pour le présent.
Alors que les personnes LGBTQ+ sont encore confrontées à de l’intolérance et à des discours haineux, il estime que les communautés régionales doivent continuer d’affirmer leur présence.
« En région, il faut être encore plus présent que dans les grands centres », dit-il.
C’est aussi pourquoi la reconnaissance qui lui sera accordée par la Ville de Rouyn-Noranda revêt une signification particulière. Il doit notamment signer le livre d’or de la Ville, un geste qu’il considère comme une façon de faire entrer cette histoire dans la mémoire collective.
« Ma signature égale celle de tous les clients, celle de tous ceux qui ont donné leur cœur à la Station D », souligne-t-il.
S’il se projette dans 30 autres années, Denis Lord aimerait que l’on se souvienne de lui comme d’un bâtisseur et d’un pionnier qui a contribué à permettre aux personnes LGBTQ+ de prendre leur place sans devoir quitter leur région.
« Qu’on retienne une belle leçon, et que les gens continuent, à Rouyn-Noranda, à prendre leur place et se souviennent toujours qu’ils sont libres et ont le droit d’être dans leur région, dans leur ville. »
Trente ans après avoir ouvert une porte, Denis Lord voit aujourd’hui celle-ci comme un symbole. Celui d’une communauté qui a trouvé sa place, qui s’est choisi une famille et qui, surtout, est encore là.