Repenser le chez-soi et la résistance
Par : Joanie Dion
Piéger les géant·es, nouveau livre publié aux Éditions du Quartz et coécrit par Andes A. Beaulé et Gabrielle Izaguirré-Falardeau, arrivera en librairie le 20 octobre prochain après une résidence de création, un travail d’écriture et d’édition. Des questionnements sur le chez-soi, les rapports de pouvoir et les différentes formes d’oppression nourrissent le dialogue entre les auteur.ices.
En août 2025, Andes A. Beaulé et Gabrielle Izaguirré-Falardeau se sont réuni.es à Rouyn-Noranda, le temps d’une résidence de création autour de la thématique du chez-soi. « Pendant le temps de la résidence, on discutait. On réfléchissait, on écrivait, on avait un Google Doc partagé, puis on écrivait dans ce document-là. Après ça, on a remis de l’ordre là-dedans, rajouté des passages, coupé des passages », explique Gabrielle Izaguirré-Falardeau à propos de la naissance du projet commun d’écriture.
Le résultat ne prend toutefois pas la forme d’une correspondance classique. Le livre rassemble plutôt des fragments qui se répondent, sans nécessairement suivre un échange linéaire. « Je le vois plus comme une rencontre, un dialogue », résume-t-elle.
Cette forme éclatée reflète d’ailleurs le processus de création. Andes A. Beaulé, dont certaines œuvres réalisées pendant la résidence apparaissent dans le livre, et Gabrielle Izaguirré-Falardeau ont également développé deux voix reconnaissables. Alors qu’Andes s’exprime davantage par la poésie et les vers, Gabrielle privilégie la prose et le récit.
Le point de départ de leurs réflexions demeure le chez-soi. Pour Gabrielle Izaguirré-Falardeau, revenue à Rouyn-Noranda en 2025 après plusieurs mois de voyage et travaillant alors à l’ALOCAT, cette question était particulièrement présente. Son travail l’a notamment mise en contact avec les réalités liées à la crise du logement.
Au fil des échanges, plusieurs définitions du chez-soi se sont ainsi croisées : le logement physique, mais aussi l’appartenance à une communauté, une famille choisie ou un lieu. « C’est quoi le chez-soi ? C’est-tu un sentiment ? C’est-tu un lieu physique ? C’est-tu une communauté ? », questionne-t-elle.
Les discussions ont rapidement mené aux rapports de pouvoir qui façonnent les milieux de vie. La crise du logement à Rouyn-Noranda, l’influence de grandes corporations sur le parc locatif et le poids des grandes industries dans les communautés ont notamment nourri la réflexion.
« C’est fou parce que c’est comme ces gens-là s’approprient des lieux, le chez-soi, et effacent des communautés marginales ou vulnérables », raconte l’autrice à propos d’une prise de conscience d’Andes durant la résidence.

Couverture de Piéger les géant.es (Photo : Éditions du Quartz)
Le concept de chez-soi peut également devenir un outil d’exclusion, notamment lorsqu’il est associé à des discours identitaires comme « c’est chez nous ici ». Le duo explore ainsi les liens entre appropriation des lieux, immigration et colonisation, tout en cherchant à renverser les rapports de pouvoir.
Piéger les géant.es ne signifie toutefois pas simplement remplacer les dominants par les dominés. Il s’agit plutôt de transformer les rôles grâce au nombre, à la créativité et aux liens qui unissent les communautés.
L’œuvre oscille ainsi entre colère, indignation, espoir et solidarité. Pour Gabrielle Izaguirré-Falardeau, la colère ne disparaît pas : elle peut être « canalisée » par l’action collective, le partage et la création de liens.
L’humour et le rire occupent également une place importante dans cette résistance. « Je pense que ce n’est pas juste lourd », souligne-t-elle. Le livre cherche aussi à montrer « ce qu’il y a de beau et de rassembleur dans la communauté, et dans ce qu’on arrive à créer ensemble ».
En ce sens, Piéger les géant.es se veut moins une conclusion qu’une invitation à poursuivre la réflexion. « À partir du moment où il est entre les mains des gens, c’est aussi un dialogue avec les gens », estime Gabrielle Izaguirré-Falardeau.
Le livre propose finalement un espace de rencontre et d’accueil, fondé sur l’idée que les ressources peuvent être partagées plutôt que concentrées entre les mains d’une minorité. Une invitation à faire communauté, à résister et, surtout, à réfléchir ensemble à ce que pourrait être un chez-soi pour tout le monde.