Des « veuves de chasse » aux soirées de dames : une tradition qui a changé de visage
Par : Ange Major | amajor@journallereflet.com
Sur l’affiche annonçant la venue des Canadian Sexy Males à Rémigny, le 26 septembre, les mots « veuves de chasse » n’apparaissaient nulle part. On y lisait plutôt « La soirée des dames -Abitibi ». Pourtant, derrière ce rendez-vous organisé en pleine saison de chasse se cache une tradition régionale dont les traces remontent à plus d’un demi-siècle.
À l’origine, l’expression « veuve de chasse » décrivait une réalité bien concrète. À l’automne, de nombreux hommes quittaient la maison pendant plusieurs jours pour gagner les camps de chasse à l’orignal. Leurs conjointes restées derrière se retrouvaient, pour un temps, seules à la maison. Avec les années, cette absence temporaire est devenue un prétexte pour se rassembler.
À Val-d’Or, le Festival de l’orignal, lancé en 1969, a longtemps incarné cette période de l’année où la chasse débordait largement des camps pour s’installer dans la vie sociale. Durant ses grandes années, dans les décennies 1970 et 1980, défilés, concours de panaches, cris d’orignal, bals et couronnement d’une reine faisaient partie de la programmation. Parmi ces activités figurait aussi la « soirée des veuves de chasse ».
À cette époque, le nom allait de soi. La chasse occupait une place telle dans la ville que le port de la chemise à carreaux était même exigé durant certaines périodes du festival, sous peine d’amende. Pendant que plusieurs hommes étaient en forêt, les femmes avaient donc leur propre rendez-vous.
Le Festival de l’orignal a finalement pris fin après sa 27e édition, en 1995. Mais l’idée d’une soirée entre femmes pendant la période de chasse n’a pas disparu avec lui. Elle s’est plutôt déplacée et transformée.
Une tradition qui se détache de la chasse
Au fil des années, les bars et salles de spectacle ont repris à leur manière cette formule. Les spectacles de danseurs masculins sont notamment devenus l’une des expressions les plus visibles des soirées associées aux « veuves de chasse ».
En 2016, une tournée de danseurs se rendait déjà en Abitibi depuis plus de 15 ans pendant cette période de l’année. Au bar O’Toole de Rouyn-Noranda, les femmes interrogées parlaient surtout de l’occasion de sortir ensemble et de profiter d’une ambiance différente de leurs habitudes.
Or, le public ne correspondait déjà plus vraiment à l’image traditionnelle de la femme attendant le retour de son conjoint.
Le gérant de l’établissement, Pierre Pellerin, constatait alors que de moins en moins de participantes avaient réellement un conjoint parti à la chasse. Plusieurs femmes pratiquaient désormais elles-mêmes cette activité, tandis qu’une clientèle plus jeune fréquentait aussi les soirées.
Le terme « veuve de chasse » demeurait, mais il ne décrivait plus nécessairement celles qui se trouvaient dans la salle. Ce qui avait commencé comme une réponse à l’absence des hommes était devenu, peu à peu, un rendez-vous entre femmes.

Les Canadian Sexy Males lors d’un spectacle présenté en 2024. ( Cabaret Les Années Folles | Facebook )
Les « veuves » disparaissent, les soirées restent
C’est cette transformation que rappelle aujourd’hui la soirée tenue à Rémigny. Le 26 septembre, le Centre récréatif accueillait les Canadian Sexy Males pour une revue masculine. Cette fois, aucune référence aux « veuves de chasse » sur l’affiche : l’événement était simplement présenté comme une « soirée des dames ».
Plus de 50 ans après les soirées organisées au Festival de l’orignal de Val-d’Or, il n’est plus nécessaire d’avoir un conjoint parti dans un camp de chasse pour participer à ce genre de rendez-vous. Plusieurs femmes pratiquent désormais elles-mêmes la chasse, et la sortie entre amies a fini par prendre le dessus sur l’image de la conjointe restée à la maison.
La tradition n’a donc pas disparu. Elle a changé de raison d’être. Autrefois, la soirée existait parce que les hommes étaient partis chasser. Aujourd’hui, la chasse sert surtout de toile de fond à un rendez-vous entre femmes.