Chronique

Les machines à pluie : mythe ou réalité ?

Par : Sébastien Tessier, archiviste-coordonnateur, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Dans une lettre ouverte publiée dans le journal La Frontière du 2 octobre 1968, la Fédération de l’UCC du Nord-Ouest, ancien nom de l’actuelle Fédération de l’UPA de l’Abitibi-Témiscamingue, réclame une enquête impartiale du gouvernement fédéral pour déterminer s’il y a des machines à pluie ou pas en Abitibi-Témiscamingue. Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi les machines à pluie ont-elles fait la une dans les années 1960 ?

Télégramme de convocation envoyé à Albert Alain de l’UCC pour une rencontre avec le ministre René Lévesque le 25 mai 1965.  CP : Archives nationales à Rouyn-Noranda, fonds Fédération de l’Union des producteurs agricoles (08Y_P79, D122).
Télégramme de convocation envoyé à Albert Alain de l’UCC pour une rencontre avec le ministre René Lévesque le 25 mai 1965.
(Photo : Archives nationales à Rouyn-Noranda, fonds Fédération de l’Union des producteurs agricoles (08Y_P79, D122).)

À la suite d’un été anormalement pluvieux en 1968, les agriculteurs se posent de plus en plus de questions. Seraient-ce des pluies créées artificiellement qui auraient ruiné leurs récoltes de foin ? Les rumeurs que 74 générateurs de nuages auraient été transportés un peu partout sur le territoire de l’Abitibi-Témiscamingue amplifient cette théorie.

Avant d’aller plus loin, prenons quelques lignes pour essayer de comprendre ce qu’est une machine à pluie. Le phénomène voit le jour au Saguenay–Lac-Saint-Jean dans les années 1950. On attribue leur contrôle aux compagnies industrielles, qui s’en servent pour contrôler le niveau des barrages hydroélectriques. C’est le cas du géant de l’aluminium Alcan qui engageait des gens pour faire fonctionner ces machines grosses comme une valise. Le principe était simple. Un brûleur au propane chauffe une mèche enduite d’iodure d’argent. La fumée qui s’en dégage monte naturellement vers les nuages et, en théorie, déclenche les précipitations. En pratique, rien ne prouve que ces machines étaient efficientes, mais elles ont quand même causé beaucoup de remous. Tellement que la question a été étudiée au sein des hautes instances gouvernementales.

Page couverture de La Frontière du 15 octobre 1964 qui fait mention de l’existence des machines à pluie dans le Nord-Ouest québécois.  CP : Archives nationales à Rouyn-Noranda, fonds Fédération de l’Union des producteurs agricoles (08Y_P79, D122).

Page couverture de La Frontière du 15 octobre 1964 qui fait mention de l’existence des machines à pluie dans le Nord-Ouest québécois. (Photo : Archives nationales à Rouyn-Noranda, fonds Fédération de l’Union des producteurs agricoles (08Y_P79, D122).)

En 1965, à la suite d’une enquête de l’Union catholique des cultivateurs (UCC), un groupe de femmes du Saguenay fonde l’Opération Para-Pluie pour mettre fin à l’ensemencement de nuages, qu’elles jugent nocif pour la santé de leurs familles. Après avoir recueilli 60 000 signatures, elles déposent leur pétition auprès de René Lévesque, alors ministre de l’Environnement. Celui-ci demande ensuite aux entreprises de cesser d’utiliser ces machines.

On sait que les machines à pluie sont présentes en Abitibi-Témiscamingue depuis la fin des années 1950, mais ce n’est qu’à la fin de l’année 1968 que l’UCC décide de s’y attaquer concrètement. La lettre publiée dans La Frontière du 2 octobre annonce le début de cette guerre. L’UCC de Villebois va jusqu’à offrir une récompense de 150 $ à toute personne qui pourrait fournir des informations sur l’existence de générateurs de pluie.

S’ensuit une chasse aux sorcières. L’UCC reçoit des lettres provenant de citoyens. Untel affirme connaître quelqu’un dont le frère est opérateur de machine à pluie. Un autre prétend que chaque fois qu’un employé de la Sûreté provinciale se rend au fond de son rang, la pluie commence après quelques heures. On soupçonne même l’avion des garde-feu d’ensemencer des nuages. « Moi j’ai remarqué que chaque fois que l’avion des garde-feu se promène, le lendemain, il pleut » relate un résident de Villebois. On dénonce des compagnies de transport, autant terrestres qu’aériennes, en affirmant qu’elles contribuent au transport des machines sur le territoire. Des cultivateurs disent même avoir trouvé de petits bouts de papier d’aluminium dans leurs champs.

Lettre d’un résident de Granada qui soupçonne l’avion des garde-feu d’ensemencer des nuages, 29 août 1968.  CP : Archives nationales à Rouyn-Noranda, fonds Fédération de l’Union des producteurs agricoles (08Y_P79, D895).

Lettre d’un résident de Granada qui soupçonne l’avion des garde-feu d’ensemencer des nuages, 29 août 1968. (Photo : Archives nationales à Rouyn-Noranda, fonds Fédération de l’Union des producteurs agricoles (08Y_P79, D895).)

Pourtant, chaque fois que Marcel Guy, secrétaire de la Fédération de l’UCC du Nord-Ouest, communique avec les autorités canadiennes, il reçoit des réponses négatives. Le ministère de l’Agriculture du Canada comme la Direction de la météorologie du ministère du Transport du Canada lui assurent qu’ils ne font aucune expérimentation de ce genre dans la région. L’analyse des languettes de papier d’aluminium s’est également avérée non concluante. L’échantillon a été « identifié comme étant un matériau utilisé par les membres de l’aviation de la défense d’une région aérienne au cours de son programme habituel de formation, et il n’a aucun rapport avec les conditions atmosphériques », selon le météorologiste de liaison des Services de l’air du Canada, A. G. MacVicar.

Finalement, les études de l’époque ne sont pas en mesure de prouver que les machines à pluie permettent de créer des averses. Elles pourraient accroître les précipitations, sans toutefois en provoquer.

Ainsi, pour répondre à la question initiale, « Les machines à pluie : mythe ou réalité ? », on peut dire hors de tout doute qu’elles ont existé, mais en ce qui concerne leur efficacité, ça reste à prouver !

Aux personnes qui s’intéressent au sujet, je recommande fortement d’écouter le documentaire L’incroyable histoire des machines à pluie, disponible sur le site de l’Office national du film du Canada.

Prolongez le plaisir de la découverte ! Poursuivez votre exploration et profitez d’une foule de ressources en ligne gratuites à banq.qc.ca.

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