Travail de rang : le soutien aux agriculteurs fragilisé
Par : Journaliste | journaliste@journallereflet.com
Alors que les producteurs agricoles doivent composer avec des pressions économiques et des conditions de travail exigeantes, les ressources destinées à leur santé psychologique diminuent en Abitibi-Témiscamingue. En quelques mois, le nombre de travailleuses de rang est passé de quatre à une seule pour l’ensemble du territoire, une situation qui soulève des inquiétudes quant à l’accessibilité du soutien offert aux familles agricoles.
Dans le milieu agricole, les difficultés personnelles et professionnelles se vivent souvent au même endroit : à la ferme. Les journées de travail peuvent être longues, les revenus incertains et les responsabilités difficiles à mettre de côté. Pour certains producteurs, trouver le temps ou la volonté de consulter un professionnel représente un obstacle supplémentaire.
C’est précisément pour rejoindre ces personnes que le travail de rang a été développé. Plutôt que d’attendre qu’un agriculteur demande de l’aide, les intervenantes se déplacent directement sur les exploitations agricoles. Cette approche permet de bâtir une relation de confiance et d’offrir un accompagnement psychosocial adapté à une réalité où le travail et la vie familiale sont étroitement liés.
Or, la présence de ces intervenantes est aujourd’hui sérieusement compromise en Abitibi-Témiscamingue. Selon la Fédération régionale de l’UPA et les Centres de prévention du suicide d’Amos et du Témiscamingue, il ne reste plus qu’une travailleuse de rang pour desservir l’ensemble de la région. Les organismes évaluent pourtant les besoins à six intervenantes pour assurer une couverture adéquate du territoire.
Cette diminution survient alors que les producteurs continuent de subir les effets des fluctuations des marchés, de la météo imprévisible et de l’incertitude financière. Des facteurs qui peuvent accentuer la détresse psychologique et rendre l’accès à un soutien de proximité particulièrement important.
Le vice-président de la Fédération de l’UPA d’Abitibi-Témiscamingue, Normand Lemieux, affirme que les difficultés exprimées par les agriculteurs et leurs familles préoccupent les représentants du milieu. À ses yeux, les ressources disponibles devraient augmenter pour répondre à ces pressions plutôt que diminuer.
Une stabilité financière difficile à atteindre
Derrière cette réduction des services se trouve un problème de financement qui persiste depuis plusieurs années. Depuis 2019, les organismes responsables ont recours à différents partenariats et à des sources de financement temporaires pour maintenir le travail de rang.
Cette précarité a progressivement eu des conséquences sur les effectifs. Au printemps, l’incertitude entourant la suppression prévue d’un poste à l’automne a contribué au départ anticipé d’une travailleuse. Le retrait plus récent d’un organisme mandataire, qui ne disposait plus des ressources financières nécessaires pour poursuivre son engagement, a également entraîné la perte d’une intervenante.
Pour les organisations concernées, ces départs mettent en évidence les limites d’un modèle qui dépend de démarches répétées pour assurer sa survie. « Depuis des années, nous consacrons énormément d’énergie à chercher du financement plutôt qu’à développer le service », déplore Anabelle Landry-Genesse, directrice générale du Centre de prévention du suicide du Témiscamingue.
Cette situation touche directement l’organisation du soutien en milieu agricole, notamment au Témiscamingue, où le Centre de prévention du suicide participe au maintien du service. Dans une région caractérisée par de grandes distances entre les communautés, la capacité des intervenantes à se rendre sur les fermes constitue une composante importante de l’accompagnement.
Au-delà du nombre de postes perdus, les organismes s’inquiètent ainsi de la continuité des liens établis avec les producteurs. Le travail de rang repose en bonne partie sur une présence régulière et sur la connaissance des réalités propres aux personnes accompagnées.
L’Abitibi-Témiscamingue figure toujours, selon les trois organisations, parmi les régions québécoises qui ne disposent pas de financement public récurrent pour ce service. Elles demandent maintenant aux décideurs de mettre en place une solution durable, capable d’assurer la stabilité des équipes et de permettre le développement de l’accompagnement.
Avec une seule intervenante en poste pour un territoire qui en nécessiterait six, le défi ne consiste donc plus uniquement à développer le travail de rang, mais également à préserver l’accès au soutien déjà mis en place pour les producteurs agricoles et leurs familles.