Société

De Clerval aux tables de décision du secteur bovin canadien

Laurie Côté-Sarrazin et son conjoint, Antoine Bordeleau sur leur ferme
Caroline Baril – Ange Major | amajor@journallereflet.com

À l’approche de la date limite du 30 juin, la productrice de Clerval hésitait. Elle souhaitait poser sa candidature pour représenter le Québec au Conseil des jeunes éleveurs de l’Association canadienne des bovins, mais une question l’en retenait : quelles étaient réellement ses chances d’être choisie ?

Elle a finalement envoyé son dossier à la toute dernière minute. Six semaines plus tard, un courriel lui a appris qu’elle succéderait à Patrick Sullivan comme déléguée québécoise au sein du conseil. « Je me demandais : je le fais-tu, je ne le fais pas ? Puis je me suis dit que j’allais l’essayer. » La réponse a dépassé ses attentes. « J’étais vraiment très, très contente parce que c’est exactement ce que je voulais. »

Cette nomination donnera à l’agricultrice originaire de Ville-Marie une place autour d’une table où de jeunes éleveurs de partout au pays discutent des réalités et des orientations de leur industrie. Son mandat d’un an se poursuivra jusqu’à la fin d’août 2027. Elle participera à une rencontre virtuelle chaque mois ainsi qu’à deux réunions en personne, qui devraient avoir lieu en Alberta ou au Manitoba.

Pour Laurie Côté-Sarrazin, l’intérêt de cette fonction se trouve précisément dans la distance qui sépare Clerval de ces lieux de décision. Elle souhaite découvrir ce qui se fait ailleurs, comparer les façons d’élever les animaux et comprendre comment les autres provinces répondent à des difficultés semblables à celles vécues au Québec. « Est-ce qu’on ne pourrait pas s’inspirer de ce qui se fait dans d’autres provinces pour débloquer certains enjeux ici ? C’est cet échange-là qui m’anime. »

La productrice n’arrive pas en terrain inconnu. Elle a participé, à compter de 2023, au programme de développement Canadian Cattle Young Leaders, qui lui a notamment permis d’être accompagnée par une éleveuse de l’Alberta. Cette expérience l’a amenée à approfondir ses connaissances, à améliorer son anglais dans un contexte professionnel et à tisser des liens avec des producteurs d’autres régions du pays.

Elle s’est aussi rendue à Denver, au Colorado, avec une délégation de l’Association canadienne des bovins. Ces rencontres lui ont fait découvrir d’autres pratiques, mais surtout une manière plus large de réfléchir à son métier. Lorsqu’une nouvelle possibilité d’engagement s’est présentée, elle a donc voulu poursuivre cet apprentissage.

Son expérience quotidienne demeure pourtant profondément ancrée à Clerval. Avec son conjoint, Antoine Bordeleau, elle exploite Les Viandes à Côté du Bordeleau, une entreprise qui commercialise du bœuf Angus et Wagyu croisé Angus provenant de la ferme familiale. Le couple prévoit d’ailleurs de prendre éventuellement la relève de l’exploitation actuellement dirigée par le père d’Antoine.

Dans les marchés publics et auprès de leurs clients, les deux producteurs ne se contentent pas de vendre leur viande. Ils expliquent la provenance des animaux, présentent des découpes moins connues et tentent de mieux faire comprendre tout ce qui se trouve derrière une pièce de bœuf. Ce contact direct avec les consommateurs nourrit l’un des enjeux que Laurie Côté-Sarrazin souhaite porter dans ses nouvelles fonctions : la traçabilité et l’accès à une viande élevée près de chez eux. « Ce qui me tient à cœur, c’est que les gens demandent du bœuf du Québec et de la viande dont ils connaissent la provenance. »

Cette préoccupation l’a aussi suivie jusqu’au comité de mise en marché des bouvillons d’abattage des Producteurs de bovins du Québec. La Fédération de la relève agricole du Québec l’y a désignée comme représentante de la relève à titre d’observatrice. Elle a déjà effectué un aller-retour à Montréal pour assister à une première rencontre et mieux comprendre les rouages qui précèdent les décisions provinciales.

Ce qu’elle y a découvert a nuancé son regard. Les changements peuvent sembler lents depuis une ferme éloignée des grands centres, mais chaque décision doit composer avec plusieurs organisations, des contraintes politiques et des réalités différentes d’une région à l’autre.

Elle compte désormais faire le chemin inverse en amenant la perspective du Nord autour de ces tables. À ses yeux, l’éloignement n’est pas seulement une contrainte : il a aussi façonné chez les producteurs de la région une autonomie et une expertise qui méritent d’être entendues. « On est loin de tout, alors on est très indépendants. On a développé une expertise assez unique au Québec. Des fois, on est peut-être un peu plus directs. On n’a pas peur de dire ce qu’on vit. »

Cette implication s’ajoutera au travail de la ferme, à la commercialisation de la viande et à la vie familiale. Laurie Côté-Sarrazin ne cache pas que le temps manque déjà, comme chez de nombreux jeunes agriculteurs. Elle envisage néanmoins d’emmener sa famille avec elle lors d’au moins un déplacement dans l’Ouest canadien, une façon de faire coexister son engagement et sa vie personnelle.

Ces rencontres lui permettront aussi de rompre momentanément l’isolement qui accompagne parfois le travail agricole. C’est d’ailleurs le message qu’elle souhaite transmettre aux autres producteurs qui hésitent à s’engager comme elle a elle-même hésité avant de poser sa candidature. « Moi, je dis : fonce. À la limite, tu pourras toujours reculer, mais au moins, tu l’auras essayé. »

C’est ainsi qu’un dossier envoyé presque à la dernière minute conduira une productrice de Clerval jusqu’aux discussions nationales de son industrie. Elle y arrivera avec ce qu’elle connaît le mieux : la réalité d’une ferme éloignée des grands centres et la conviction que sa distance ne doit pas l’empêcher d’être entendue.

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