Une murale à l’Écart pour renouer avec le vivant
Depuis qu’iel sait tenir un crayon, Fabienne Théoret-Jerome dessine. Pour cet.te artiste anicinabe ayant grandi à Val-d’Or, le dessin est toutefois bien plus qu’une pratique artistique : c’est une manière d’observer, de ralentir et d’être pleinement présent.e au monde.
Dans le cadre de sa résidence de création à l’Écart, Fabienne Théoret-Jerome transpose cette philosophie dans une murale de grande envergure, une expérience qui l’amène loin de ses habituelles très petites toiles.
« Je me rappelle plus de ce que j’ai fait quand je faisais quelque chose de nouveau que quand je faisais quelque chose que je suis habituée », explique-t-iel. Pour l’artiste, créer des expériences nouvelles, c’est aussi se créer des souvenirs et des histoires.
Le dessin comme prière
« Pour moi, une prière, c’est comme un moment de présence, de gratitude », précise-t-iel, faisant notamment référence à la notion de migwetch, qui exprime une profonde gratitude dans la culture anicinabe, notion plus profonde encore que celle de la formule de politesse.
Lorsqu’iel peint, l’artiste dit être complètement « dans son corps », à l’écoute de chacun de ses gestes. Lever le bras, regarder chaque coup de pinceau, accepter de travailler lentement : tout participe à cette présence.
Cette manière de créer devient aussi une façon d’apprendre à vivre. Faire un plan, essayer, se tromper et recommencer sont des expériences qui, selon Fabienne Théoret-Jerome, dépassent largement le cadre de l’art. « Peindre, c’est juste quand tu es plus conscient quand tu le fais. »
Observer pour comprendre
Cette attention portée au monde est au cœur de sa démarche. Iel considère d’ailleurs que son principal « cadeau » n’est pas nécessairement le dessin, mais plutôt sa capacité à observer. « Le plus que je regarde les choses, le plus que je sais. Le plus que j’apprends à connaître quelque chose, le plus que je l’aime. »
Les animaux jouent un rôle important dans cette façon de comprendre le monde. En observant notamment les caribous, iel a développé une nouvelle manière de regarder les humains, en portant davantage attention à leur langage corporel et à leurs comportements.
Cette perspective lui a aussi permis de remettre l’humain à sa juste place, à ses yeux : celle d’un être vivant parmi les autres. « On est vraiment juste des humains », dit-iel, soulignant l’importance de retrouver une certaine humilité face à la nature.
Le caribou au cœur de la murale
Cette réflexion se retrouve directement dans la murale. On y retrouve notamment un caribou, une figure qui revêt une importance particulière pour Fabienne Théoret-Jerome.
L’artiste souhaite ainsi attirer l’attention sur le déclin des populations de caribous en Abitibi-Témiscamingue et sur les conséquences de la transformation des forêts boréales. « Il faut se poser des questions. » Le caribou côtoie différentes plantes, des insectes et d’autres animaux de la forêt boréale. Tous ces éléments forment un ensemble indissociable.
La déforestation ne toucherait donc jamais une seule espèce ou un seul élément de l’écosystème. Elle entraînerait une succession de conséquences qui se répercuteraient sur l’ensemble du vivant. « Tout est connecté. »
Cette conception holistique est également présente dans l’image de l’arc-en-ciel qui apparaît derrière les silhouettes de la murale. Pour Fabienne Théoret-Jerome, celui-ci représente les esprits, connectés et réunis dans un même dégradé de couleurs.
Créer dans la continuité
« Chaque fois que je fais quelque chose de nouveau […] tout ce que j’ai vécu entre dans ma dernière peinture et celle que je fais dans le moment. Ça se rajoute. »
La murale, elle, est appelée à disparaître éventuellement. Mais ce caractère temporaire ne diminue pas son importance. L’expérience aura laissé une trace chez l’artiste, et peut-être chez celles et ceux qui auront pris le temps de s’arrêter devant elle. Car c’est précisément ce que Fabienne Théoret-Jerome cherche à provoquer : un moment d’attention. Une invitation à observer, à être curieux et à se rappeler que l’humain n’est pas séparé du territoire qu’il habite. « La curiosité, c’est de l’amour. »
À travers sa murale, l’artiste propose ainsi moins une réponse qu’une manière de regarder : avec attention, avec humilité et avec la conscience que chaque être vivant participe à une histoire beaucoup plus grande que lui-même.
Le vernissage a lieu le 3 septembre à l’Écart, dès 17 h.